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January 15, 2012
Courtes réflexion sur la beauté en art et défense de la post-ancienneté

Je voudrais être léger dans ce texte, si j’y parviens jamais, au moins vous baladerai-je par touches impressives en reconnaissant que ce débat est si profond, qu’il faudrait se grandir comme une grenouille en lisant les philosophes (ce sera pour une autre fois !)


Je partirai de la réflexion de Fauré à propos du Pierrot Lunaire de Schoenberg, qu’il passa une mauvaise nuit après son écoute et que ce qui l’inquiétait était la perte du sentiment du beau par la jeune génération. Schoenberg en était à prendre le matériau de l’harmonie comme un peintre sa pâte, à le secouer pour extirper du neuf. Récemment j’entendais, de la même époque, Noce de Brecht, une pièce géniale ou affligeante, c’est selon, qui avait bien le laid comme objectif : les trois quart de la salle comprenait tout, c’est que cent ans nous ont fait assimiler le message, un quart toutefois, et encore de nos jours, soupirait de dégoût regrettant le beau.


Ne serait-ce pas qu’à cette époque il a fallu secouer ce qu’il y avait de joli dans le beau pour trouver une autre beauté bien supérieure et expressive, même dans le disgracieux ? Le grand départ de cette chute du beau, c’est Victor Hugo, l’aboutissement est Dimitri Chostakovitch ou Lucian Freud. A regarder de plus loin, le débat est le même que celui de l’Artusi dont les oreilles étaient déchirées par les dissonances expressives de Monteverdi et qui regrettait l’harmonie des sphères de la polyphonie franco-flamande si consonante.


Elle craquait la polyphonie, à cette époque, de tout côté, pour extirper du neuf. Tout le monde se moque de l’Artusi comme d’un rétrograde, mais quand on est actuellement au théâtre, force est d’avaler la soupe au crapaud nouveau qu’on nous sert si souvent ! Nous sommes tous des Artusi et nous hurlons : jusqu’où ira-t-on trouver du beau dans le laid ?


A moins qu’il ne faille présenter le problème autrement entre réalisme et rêve, prosaïsme et poésie, et de façon éthique : vulgarité et élévation. Car en face de Brecht et son arte povera, il y a le dandy Maeterlinck. Hier, comme aujourd’hui, on rit devant cet auteur qui n’a pensé qu’au beau, faisant montre d’un suprême dédain de la vraisemblance (les longs cheveux de Mélisande), et qui se meut, moderne, et paradoxalement, dans la naissance de la psychanalyse tout autant que les cochons fouinant à la Oscar Wilde dans les tripes… Maeterlinck est dans le rêve, Brecht dans le réalisme. Chacun choisi ce qu’il aime.


Ce qui importe c’est le grand message : il y en a qui louent la beauté du laid quand on s’élève à la mission de l’artiste-albatros mais qui méprisent la vulgarité et la trivialité, rejettent les arts mineurs. Mais prenez le tout ou rien ! Victor Hugo a puisé dans les bas fond de Paris pour défendre le condamné à mort et même Shakespeare, certes dans un équilibre d’or, mêlait burlesque et héroïsme.


Est-ce cela arrêter l’hémorragie du laid : l’attitude de Shakespeare ? Ne serait-ce pas que tout est de proportion ? J’ai vu une Calypso de Cavalli munie de prostituées, d’érections, de trivialités musicales y compris une citation de la Carmen de Bizet, sous prétexte que le livret mêlait le haut et le bas : le metteur en scène oubliait qu’à la fin, une fois Calypso devenue constellation et Diane astre au ciel, c’est bien le berger qui fait un baiser désespéré à la lune, ce qui est tout le sublime de l’œuvre : le bas ne manquait pas d’élévation.


Je ne dis pas qu’il ne faut pas rompre la proportion : c’était génial à l’époque de Brecht d’heurter au théâtre grâce à la vulgarité des personnages des Noces, c’était secouer les règles académiques et étouffantes, mais c’est révolte banale aujourd’hui que la vie est terne et entourée de béton partout : à quoi bon enfoncer des portes ouvertes de la grisaille ? Environné de laid de toute part, à quoi aspire le spectateur blasé de 2012 ?


Une fois, je pris un bus en Allemagne pour aller entendre dans le magnifique petit théâtre de château dix-huitième construit par l’architecte Pigalle, l’Olympiade de Vivaldi. Un très jeune couple prenait le même bus que moi, nœud papillon, robe somptueuse, en accord avec les décors de scène de di Bibiena dont Schwezingen est doté. Pensez-vous ? La scène s’ouvrit sur des shorts acryliques, des marcels et des baskets, un terrain de foot. J’eus de la peine pour le petit couple. La large proportion du trivial prosaïque est brisante par rapport à l’attente d’aujourd’hui.


Certes, là où le spectateur ne vient pas pour rêver avec ses yeux mais pour vibrer avec sa tête, on peut bien lui servir du laid, pour qu’il ressente le beau expressif et qu’il vibre de son émotion forte ; une pièce de Tchekhov par exemple, ou Le voyage au bout de la Nuit de Céline, n’ont pas besoin de beauté physique. Et j’applaudis sincèrement quand je vois des corps nus et pornographiques dans la Lady Macbeth de Chostakovitch.


Cependant, là où le spectateur vient pour rêver et sortir de sa vie quotidienne, il faut lui servir absolument du beau élevé. Un Don Juan violant prosaïquement sa victime est bien inconvenant : je crois que beaucoup de metteur en scène, cherchant à faire de l’original, du neuf à tout prix, se trompe de but et surtout de matériau utilisé : le laid.


Metteurs en scène ! Pourquoi pas : faire du neuf avec du beau ? Ou faudrait-il considérer que le beau a donné tout ce qu’il pouvait ? Vous pensez vraiment qu’il n’y a plus rien à dire sur Didon et Enée, si ce n’est que projeter des hommes nus en fond d’une histoire d’amour hétérosexuelle sous prétexte que ce furent des étudiantes frustrées qui chantèrent l’œuvre à sa création ? Et pourtant, je vous le dit, il se trouve vraiment des nouveautés ou même la nudité intégrale devient du beau : comme cette Phèdre où les jeunes étaient des vieux, les hommes des femmes, la nudité exempte de joliesse, de trivialité, et le texte dit avec la prononciation historique – c’est que la vue était magnifiquement poussée a simplement entendre ...


Puisque vous prétendez toujours que le beau n’a plus rien de neuf, je reviens sur le passé : plus personne ne veut dessiner ou sculpter comme dans le temps, n’est-ce pas vrai ? A rebours, j’ai connu une étudiante qui est allé jusqu’en Russie pour trouver les vieux enseignements de technique, de peinture, d’académie, elle cherchait à être comme à l’époque.


Prenons un artiste célèbre et rétrograde : on admire Ernest Pignon-Ernest. Qu’apporte-t-il ? Est-il génial ? Il fascine, car on les compte sur la main ceux qui savent les techniques d’antan. Mais à nouveau pensons à ce Schoenberg qui savait toute l’harmonie classique parfaitement au point de faire des traités, condition sine qua non pour lui, quand on démarre la recherche de nouveauté. Oui, il faudrait savoir dessiner comme Picasso pour avoir le droit comme lui de déconstruire et d’apprendre à dessiner comme un enfant ! Ceux qui font l’impasse seront de pâles copies où donneront des signes visibles de lacune, ceux qui s’arrêtent avant de chercher du neuf sont honnis à jamais… ah ! On en voit tant qui se perdent avant d’arriver, tant la maîtrise est difficile, que l’on peut bien comprendre ceux qui font l’impasse !


Où est là beauté dans cette ligne de conduite Schoenberg/Picasso ? Dans la simplicité acquise, à force d’élaguer les règles acquises jusqu’à son propre choix d’art. Simplicité de la beauté. Peu importe alors la datation de la technique choisie, peu importe même le support, il peut aller jusqu’à être le vulgaire : c’est la simplicité qui en sort qui fait la beauté et le rêve, et ce rêve est l’harmonieux.


A ce point, il me semble avoir dégagé deux beautés : l’harmonieuse et l’expressive, sont-elles toujours en désaccord ? Ce qui est disharmonieux, ne serait-ce pas ce qui est expressif et arrache le cœur et ce qui est harmonieux ce qui apaise, impressionne, touche le cœur ? Je ne sais. Il me semble que ce qui est disharmonieux fini par nous tourmenter et qu’à la fin on ne s’exprime plus, on crie, on dépasse le cri, on se frappe la tête contre les murs de béton et tout le monde est calciné autour, tous ces morts n’ont plus d’oreille pour entendre ; tandis que dans l’harmonieux, on est entouré d’amis qui sont à l’écoute, l’on peut s’épancher avec confiance. Aussi bien il faut en revenir aux proportions et mettre ce qu’il faut de disharmonieux pour faire vibrer l’harmonieux et qu’il vive une histoire, même dramatique, que l’on raconte à ses proches en toute sécurité au coin du foyer créé. Aussi bien la beauté est communication.


Les proportions de l’Harmonie : ce sont les proportions qui fournissent des règles de construction, ce sont comme les murs d’une maison : le vers classique est une règle qui permet d’ajouter un sens infini par sa propre limitation. Aujourd’hui la poésie métrique est usée, dépassée, mais la poésie moderne, toute merveilleuse fût-elle, sans cadre, est loin de tout contact avec le public, elle n’est pas accessible, elle est disharmonieuse : c’est la même chose pour la musique, la peinture, la sculpture. C’est un vrai problème que de s’affranchir des règles pour faire du nouveau et d’avoir besoin d’elles pour communiquer avec le public, et il est encore plus difficile de savoir celles qui sont immuables et celles que l’on peut faire évoluer dans la tête du dit public…


Parce qu’elle est communication directe des préoccupations qui nous touche, la prose seule semble garder sa force et être moderne en ne s’usant jamais. Pourtant ses règles sont plus que millénaires, personne ne viendrait à contester les acquis de Quintilien et les rhéteurs antiques, on pense encore comme eux. La grammaire elle-même est la plus vieille des règles ! Nous pensons encore comme les indo-européens !


Et d’ailleurs je m’oppose à ce que dit Kandinsky, à savoir que l’on ne peut pas penser comme les anciens, c’est faux ! Certes nous ne sommes plus eux, nous ne vivons plus leur époque, mais nous les avons en nous, moyennant une petite déformation, nous pouvons ressentir ce qu’ils ont ressentis car leur vécu est inclus dans le nôtre. Cette déformation inclusive, dans nos reconstitutions du baroque, par exemple, est de jouer la musique plus lentement qu’eux parce que nous pensons plus lentement, mais notre résultat, tout différent de l’original, après tant d’année de recherche, est de revivre exactement ce qu’ils ressentaient. Nous n’avons, après tout, fait que mettre des notes en bas des pages de Platon…


J’en conclu qu’à défaut de comprendre pourquoi les règles ce sont usées, nous n’avons pas le droit de les mettre au placard, nous devons les apprendre, les étudier pour en créer de nouvelles valables. Nous devons fouiller dans tout le passé, retrouver les vestiges de la musique antiques et payer la recherche toujours plus, nous devons soutenir la musique baroque, l’harmonie romantique, nous devons reconstruire des forum antiques à l’identique, rebâtir des bâtiments de tous les siècles, afin que nos yeux aient à tout jamais des exemples des règles différentes d’harmonie et de beauté, pour ne jamais perdre le sentiment du beau et tomber dans le déséquilibre. Revivre en contemporanéité les règles des siècles passés, créer d’après leur modèle, comprendre par l’action productive, ne s’appellera pas pour les gens d’aujourd’hui néoclassicisme ni archéologie expérimentale ni renaissance, mais post-ancienneté : vivre l’ancienneté dans le futur.



Cédric Costantino

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